POURQUOI LA VILLE VIVANTE A BESOIN D'ESPACE ?

Alain Maugard (FR)

Ingénieur des ponts et chaussées, Président d'Europan France

avec Isabelle Moulin (FR), architecte, secrétaire générale d’Europan France et Louis Vitalis (FR), architecte, enseignant, chargé de projet Europan France

Cet article, écrit à l’occasion du lancement d’Europan 16, s’interroge sur ce que seront les Villes Vivantes de demain. Sans donner de solutions clés en main, il propose plutôt l’idée d’un espace vital comme une manière de questionner certaines évidences : de quel espace la ville a-t-elle besoin pour sa vitalité ?

Lien vers le thème Europan 16

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Pourquoi la ville vivante a besoin d’espace ?

Ou quelques controverses à l’attention des Villes Vivantes à venir

 
Ce texte prend naissance dans le contexte des changements post-covid et des conséquences à tirer au plan écologique pour l’urbanisme et l’architecture. Des idées, pas toujours neuves, font leur chemin, et sont aujourd’hui dans la lumière des débats. Des questions sont à poser : l’arrêt de l’artificialisation des sols (l’objectif « zéro artificialisation nette » du gouvernement français) est-il forcément vecteur de biodiversité ? La ville est-elle toujours hostile à la nature ? Doit-on au nom de la densité renoncer aux ilots de fraicheur et à la présence de la nature ? Des modes de vie basés sur un recours à la voiture écologiquement problématique sont-ils la conséquence de la recherche d’un bien-être par la proximité avec nature ?

Ces questions semblent incontournables pour réfléchir aux Villes Vivantes de demain. Néanmoins, nous ne pensons pas qu’il y a une solution, ni clé en main, ni évidente. Il y a plutôt un ensemble de tensions entre des valeurs et des moyens d’actions, des objectifs louables qui semblent problématiques une fois traduits en outils de planification, des intentions partagées qui conduisent à des oppositions une fois transposées dans des projets… Ce texte cherche à poser comme telles ces dissensions, sans prétendre y apporter une réponse définitive. Nous proposons plutôt l’idée d’un espace vital de la ville comme une manière de questionner certaines évidences : de quel espace la ville a-t-elle besoin pour sa vitalité ?

1. NATURE VS BIODIVERSITÉ
Partons de l’idée qu’il n’y a pas que la biodiversité naturelle mais qu’il existe aussi une biodiversité urbaine spécifique dont on peut faire le constat (voir Philippe Clergeau, Urbanisme et biodiversité, ou encore Emelyne Bailly, Dorothée Marchand et Alain Maugard, Biodiversité urbaine, pour une ville vivante). De là empruntons aux sciences du vivant pour extrapoler l’idée d’espace, ou domaine, vital de cette ville. L’idée est de penser la ville comme un tout englobant l’espace vital qui permet l’épanouissement de la ville. Un premier exemple serait celui des terres maraichères nécessaires à l’accroissement de l’autonomie alimentaire de l’urbain. Certes, mais ne faut-il pas parler de biodiversités au pluriel ? La production agricole peut être une source de biodiversité mais ce n’est pas toujours le cas : certaines plaines agricoles de la Beauce sont des usines de monoculture à très faible biodiversité. Les forêts issues de la sylviculture intensive de pin Douglas aussi. La ville bâtie de son côté peut, sous certaines conditions, accueillir une forme de biodiversité spécifique. La qualité constatée du miel urbain en résulte. Aucune de ces biodiversités n’est gagnée d’avance, à chacune son travail et ses enjeux.

Plutôt que d’enclore la ville dans une limite rigide, il s’agit de laisser la place à la ville et de laisser la nature prendre sa place dans des espaces très diversifiés. Quels sont les espaces vitaux de la ville ? En plus des terres maraichères, les forêts urbaines offrent des respirations qui participent à un bien-être psychologique et social. La gestion des éléments entrerait également de plein droit dans ces espaces vitaux : les fleuves et leur bassins-versant, les eaux à récupérer, les atmosphères à respirer, les sols et leurs géologies. L’énergie aussi devrait être incluse : quelle biodiversité permet, ou ne permet pas, un barrage hydraulique, un champ d’éoliennes ou une centrale solaire photovoltaïque ? Pour se pencher sur ces questions, il faudrait s’extirper de l’apriori dualiste séparant nature et technique.


2. DENSIFICATION VS NON ARTIFICIALISATION
S’il faut éviter l’artificialisation galopante, la seule solution est-elle de densifier le bâti ? Un premier mouvement serait alors de penser que la biodiversité serait mieux servie par des aménagements contrastés, faits de densités plurielles : la densité bâtie compensée par la densité végétale. Les grandes métropoles ne seraient pas en reste alors pour faire fleurir des niches biodiversitaires et des associations originales entre espèces. Faut-il pour autant étendre encore nos villes ? L’arrêt de l’artificialisation permet aussi de se poser la question de comment faire autrement. Ne pas artificialiser ne signifie pas nécessairement densifier. Tant mieux, car les quelques rares ilots de fraîcheur qui existent dans les grandes agglomérations sont sans doute vitaux pour ces villes. Il faut aussi se poser la question de ce que l’on considère comme « artificialisé ». Les sols imperméables des zones d’activités, de parkings et de commerces sont peu denses. En revanche, densifier un site déjà urbain et vivant ne produit pas aussi nettement le même bénéfice.

Enfin, ne jetons pas tout de suite la densité en ville ; elle permet la mutualisation de beaucoup de services, elle permet la solidarité au sein d’un même ensemble d’habitation, et devrait permettre la libération du sol. Là encore, en France, nous avons rejeté au nom du même idéal marchand et carboné de l’extension des villes du 20° siècle, l’urbanisme de la ville à la campagne, qui fut parfois le guide de conceptions des grands ensembles d’habitations de la reconstruction ; n’oublions pas Team Ten… Ils offrent la plupart du temps de grands espaces libres qui devraient être appropriés par les habitants, et les bâtiments sont souvent en capacité d’être transformés pour y créer des habitats dignes et agréables à vivre et à partager, les espaces communs sont généreux… Des maîtres d’ouvrages ont prouvé que c’est possible de s’en saisir de façon exemplaire en dehors d’une logique marchande de fabrication de la ville. (Cf. Aquitanis à Bordeaux et Paris Habitat porte Pouchet, deux projets de réhabilitation/transformation par les architectes Lacaton&Vassal).


3. ÉTALEMENT URBAIN VS CITÉ JARDIN
Si nous réclamons plus d’espace pour des villes qui puissent intégrer la présence de la nature, ce n’est pas pour gaspiller cet espace n’importe comment. Dans l’histoire et la géographie de la ville du 20° siècle, il existe un entre-deux urbain, qui n’est pas dense mais lâche et étalé, la ville de la voiture, largement responsable de l’artificialisation des sols avec son corollaire de zones commerciales, de voiries, ronds-points, parkings… et solitudes contemporaines. Entre l’arrêt de l’artificialisation qui préserve les campagnes et la dé-densification qui peut réparer les villes, il y a cet entre-deux : l’enjeu est de réparer ces espaces périurbains là. Ces espaces urbains, promus au 20° et début du 21° siècle comme idéal de vie des Français (une maison, un jardin, un garage) font référence à un certain idéal d’espace minimum, voire d’espace vital de la famille… et d’espace non contraint… sauf économiquement : la vie à 3 voitures par famille y est chère en trajets et en carbone, en communs et en sociabilité.

L’espace vital urbain dont nous voulons parler, est l’espace de la vitalité de la ville, un nouvel idéal qui a laissé des traces et toute une culture urbaine d’une ville utopique : à la fois dense et collectif, ouvert et protégé, et surtout avec une mise en commun des espaces hiérarchisés : jardins, parcs, allées, cheminement, insérés dans la ville, reliés aux transports en commun…c’est la Cité jardin. Elle allie logements pour tous et espaces communs en larges proportions, à la hauteur des bâtiments collectifs aussi ; elle offre la possibilité de production à la petite échelle de vie associative, d’un quartier connecté à la ville et pourquoi pas, à la campagne aussi.

Des quartiers exemplaires (aujourd’hui menacés comme La Butte Rouge à Chatenay Malabry) existent en Europe, à Berlin (Britz), Bruxelles, Paris, Rome (Garbatella) qui sont souvent menacés par la spéculation foncière…il est urgent de réhabiliter cette forme d’urbanisme en l’adaptant aux modes de vie contemporains : des logements habitables, plus grands, aux typologies variées, en y intégrant le foncier solidaire par exemple. La cité jardin comme modèle contemporain pourrait s’emparer du périurbain…


4. DENSITÉ VS DISTRIBUTION
Densifier la ville n’a pas les mêmes conséquences dans une métropole que dans un petit bourg. La chasse à la dent creuse dans les villes hyperdenses semble n’être pertinente que depuis un point de vue économique de moins en moins soutenable. Densifier des villes moyennes déjà un peu en surcharge peut freiner l'épanouissement de modes de vie contemporains (coût de l’immobilier, voisinages et communs, activités à domicile…). En revanche, densifier un bourg isolé peut apporter des services qui permettent de raccourcir les trajets automobiles. Mais dans ce cas, on peut considérer que "densifier" à l'échelle d'un village isolé revienne, pour la région urbaine dans laquelle s’inscrit ce village, à dé-densifier... tout dépend de ce que l'on appelle densifier et de l’échelle de lecture.

Ou peut-être faut-il parler de distribution comme le suggère Antoine Bres dans un article critique de la densification (Faire durablement territoire sans densifier les villes - 2020) ? Soit une dispersion des populations et des urbanités sur le territoire. La voiture est souvent prise comme le mal écologique absolu, alors qu’elle ouvre l’accès à des modes de vie associant jardin potager et donc des circuits courts. Il n’est pas sûr que nous avons une vision claire de la hiérarchie des maux écologiques, d’autant qu’ils sont entremêlés, entre eux mais aussi avec de possibles remèdes. La mobilité est-elle la norme, un droit à consommer, voire un loisir… ou prend-on la voiture contraint par le territoire ? Si la répartition des services est distendue, le système rend nécessaire l’utilisation de transports, d’autant plus carbonés que le système est centralisé. L’idée de densité nous incite à penser que les nœuds d’infrastructure de transports devraient être des lieux de regroupement pour éviter de démultiplier les transports inutiles. Mais comment penser la desserte des périphéries lointaines et des campagnes en marge du réseau ? La distribution des populations en particulier dans des bourgs et villages peut être un facteur de vitalité des territoires. L’idée d’un espace vital de la ville est élargie au point que la "ville" est redistribuée en petites granulométries.


5. LIMITES VS CORRIDORS
Nous avons proposé l’idée d’un espace vital, mais il ne s’agit pas de prôner un espace normatif qui serait le même pour toutes les villes. Imaginons une multiplicité d’espaces vitaux qui dépendent de la spécificité des lieux. Les espaces vitaux d’une ville permettent ou non certaines actions, ce sont des capacités offertes à leurs habitants humains et non humains. Les espaces vitaux se pensent aussi à plusieurs échelles : l’anthropologue Edward T. Hall nous incite à différencier des espaces intimes, personnels, sociaux, publics. C’est ainsi que du balcon à la forêt urbaine en passant par la rue ou le square, l’architecture de la ville peut intégrer les espaces vitaux d’un métabolisme complexe. Où tracer alors la limite que l’on voudrait imposer à l’étalement urbain ? la dualité naturel/artificiel semble éclater, autant dans nos concepts que dans nos espaces… plus encore si l’on considère que l’enjeu est moins la taille de ces espaces que leurs rencontres.

Pour évoquer la biodiversité, il faut s’y attaquer en profondeur, en longueur et continuité : les corridors naturels sont indispensables aux espèces qui sont nomades, ou avec de grands territoires ; la variété de la flore est indispensable à la variété de la faune ; en ville, là où se trouvent des jardins privés nombreux, la faune peut revenir et s’installer, s’y adapter comme les renards par exemple, ou les petits mammifères ; les insectes aussi : qui aurait pensé il y a quelques années qu’on pouvait produire du miel à Montreuil, alors que celui de régions agricoles est en danger ? L’arrêt de l’« artificialisation » ne concerne pas que le bitume mais aussi des sols naturels parfois malmenés par l’agriculture.

L’idée de corridor écologique montre la nécessité d’une circulation. Il faut une desserte biodiversitaire en quelque sorte et sur ce point la forme compte, pas seulement la quantité d’espèces et d’espaces. Et si l’on projetait des corridors pour des continuités naturelles/artificielles… voire même un corridor des idées nous permettant de circuler entre les dualismes ?


6. VITALITÉ VS VITESSE
Une vision étroite de l’espace vital le considère comme un minimum, à garder pour soi. Mais, de même que des animaux partagent leurs territoires vitaux, les villes sont susceptibles de mutualiser des territoires vitaux. C’est l’occasion d’une collaboration et pas seulement d’une compétition entre métropoles. La théorie de l’évolution après avoir mis l’accent sur la compétition, reconsidère de plus en plus la collaboration entre espèces comme facteur de survie et de développement. On peut considérer que les cas de Nantes et Rennes, de Metz et Nancy sont des cas de figure où la coopération réciproque pourrait être intensifiée.

Mais les espaces vitaux de la ville ne renvoient pas uniquement à des espaces à consommer et à exploiter par des citadins humains. Il faut intégrer les rejets comme des nécessités du métabolisme urbain plutôt que de fermer les yeux en repoussant la question plus loin (chez le voisin, dans la mer, sous la terre…). Intégrer les rejets dans l’espace vital de la ville, sans les penser comme des pertes, appelle à considérer les cycles matériels et organiques et leur ré-intégration dans un fonctionnement positif et une économie circulaire. Dans ce jeu d’équilibre, il y a aussi à penser toute la dynamique des territoires en mouvements avec leurs lenteurs, et leurs reconversions. Les espaces urbains n’auraient pas pour objectif d’être perpétuellement les réceptacles d’une intensité frénétique… ils comportent aussi des temps de jachères, de fertilisation et de maturation. Sonia Lavadinho nous incite dans sa contribution au thème Europan 16 (Villes vivantes) à ouvrir, à donner la parole à d’autres acteurs, à faire des pas de côté, des prises de recul… plutôt que courir sans cesse. Donc la vitalité a aussi sa part de lenteur…

En voulant faire vite n’a-t-on pas réduit le logement à une production seulement économique. Il y a alors un travail colossal de réflexion urgent à faire sur l’espace d’habitation, pour sortir du produit logement, et revenir à l’habitat, celui d’aujourd’hui, celui du partage et de la mise en commun aussi, de l’intergénérationnel, du care, de la mutualisation, de l’économie d’énergie, du recyclage… la liste est longue et riche en projets possibles.

Controverses & projets

Nous espérons par cette tribune enrichir le débat sur la défense de la biodiversité et l’excès d’artificialisation des sols des villes. Il n’y a pas lieu de mettre un point final à cette série de controverses, ni de choisir une voie. Il s’agit plutôt de faire avec.
Nous proposons à la question urbaine une nouvelle dimension directement tirée des sessions récentes d’Europan (Villes Adaptables, Villes Productives) qui ont fait émerger la notion de Ville Vivante (thème de cette session). Si la ville est vivante comme nous le croyons, il faut s’intéresser à son espace vital pour vivre ensemble et se conjuguer avec cette nature dont nous faisons partie.
Le projet d’architecture, d’urbanisme et de paysage est un moyen de poursuivre le débat de manière située. Quelle réponse donner à ces questions complexes ? Comment un territoire particulier peut-il trouver son chemin parmi ces sujets entremêlés ? Quelles formes et quels espaces peuvent gérer ces tensions ?